Dermatose nodulaire : pourquoi l'abattage massif est disproportionne

Christophe Van Engelen
January 20, 2026
3 500 bovins abattus en France pour une maladie dont la mortalité ne dépasse pas 5 %. L'EFSA confirme que la vaccination fonctionne, mais Paris refuse de l'écouter.
Chronologie d'une catastrophe annoncée
Le 12 juin 2025, le ministère de l'Agriculture confirme les premiers cas de dermatose nodulaire contagieuse (Lumpy Skin Disease) sur le territoire français, dans le département des Pyrénées-Orientales. La maladie, transmise par des insectes vecteurs, provoque des nodules cutanés chez les bovins et une baisse de la production laitière. Le taux de mortalité est compris entre 1 et 5 % selon les souches.
Dès les premiers cas détectés, la Direction générale de l'alimentation (DGAL) déclenche le protocole d'abattage total des troupeaux infectés et des troupeaux de contact dans un rayon de 3 kilomètres. En six mois, ce sont plus de 3 500 bovins qui sont abattus dans le sud de la France, répartis sur 47 exploitations.
Pour les éleveurs, le choc est double. Non seulement ils perdent des animaux qui, pour la plupart, auraient survécu à la maladie, mais les indemnisations proposées par l'État ne couvrent qu'une fraction de la valeur réelle des troupeaux. Un éleveur de l'Aude témoigne : « Mon troupeau valait 280 000 euros. On m'en a proposé 90 000. Et il faudra trois ans pour reconstituer la génétique. »
Que dit l'EFSA sur l'alternative vaccinale ?
L'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a publié en 2024 un rapport détaillé sur la dermatose nodulaire. Ses conclusions sont sans ambiguïté : la vaccination est « l'outil le plus efficace pour contrôler la propagation de la maladie », avec un taux de protection supérieur à 95 % pour les vaccins homologues disponibles.
Le rapport de l'EFSA s'appuie sur l'expérience de terrain de plusieurs pays. La Turquie, confrontée à la maladie depuis 2013, a adopté la vaccination de masse dès 2014 et a réduit l'incidence de 98 % en trois ans. Les pays des Balkans (Serbie, Bulgarie, Grèce, Macédoine du Nord) ont suivi la même stratégie entre 2016 et 2018 et ont éradiqué la maladie de leur territoire sans recourir à l'abattage massif.
La France fait donc figure d'exception en Europe. Pourquoi ?
Le coût économique de la politique d'abattage
Le bilan économique de la politique française est accablant. Selon les estimations de la FNSEA, le coût direct des abattages s'élève à environ 12 millions d'euros d'indemnisations versées (ou promises) aux éleveurs. Mais le coût réel est bien supérieur si l'on intègre la perte de génétique, l'interruption de production, la détresse psychologique des éleveurs et les frais de reconstitution des cheptels.
Par comparaison, une campagne de vaccination nationale coûterait entre 2 et 4 euros par animal, soit environ 30 à 60 millions d'euros pour l'ensemble du cheptel bovin français (19 millions de têtes). Un investissement certes significatif, mais qui éviterait les pertes économiques en cascade et préserverait le patrimoine génétique des élevages français.
Trois suicides d'éleveurs ont été rapportés dans la presse régionale depuis le début de la crise, bien que le lien direct avec les abattages n'ait pas été officiellement établi. Le monde agricole, déjà fragilisé par des années de crises successives, ne supporte plus ces politiques qu'il juge aveugles.
Que dit la loi ? Le principe de proportionnalité
Sur le plan juridique, la politique d'abattage systématique pose un problème majeur au regard du principe de proportionnalité, consacré par l'article 5 du Traité sur l'Union européenne et par le droit administratif français. Lorsqu'une alternative moins destructrice existe — la vaccination — et qu'elle est reconnue comme efficace par l'autorité scientifique de référence (l'EFSA), l'État doit justifier pourquoi il choisit la mesure la plus radicale.
Me Arnaud Durand, qui représente les éleveurs dans l'action collective, estime que cette justification n'existe pas. « La France invoque un principe de précaution mal compris. Le véritable principe de précaution commande d'utiliser la vaccination, qui est éprouvée, plutôt que l'abattage, qui est irréversible », explique-t-il.
Le recours déposé devant le Conseil d'État vise la suspension immédiate du protocole d'abattage et l'adoption d'un protocole vaccinal conformément aux recommandations de l'EFSA.
Témoignages : la détresse des éleveurs
Marie-Claire, éleveuse dans l'Hérault depuis 25 ans, a perdu 120 vaches en septembre 2025. « J'ai vu les camions arriver à six heures du matin. Mes bêtes étaient en parfaite santé, sauf deux qui avaient des nodules bénins. On a tout abattu. Vingt-cinq ans de sélection génétique, partis en une journée. »
Pierre, jeune éleveur installé depuis trois ans dans le Gard, a contracté un emprunt de 400 000 euros pour créer son exploitation. Son troupeau a été abattu en octobre 2025. « L'indemnisation ne couvre même pas mon emprunt. Je me retrouve avec une dette, un hangar vide et zéro perspective. On me dit de recommencer, mais avec quel argent ? »
Comment rejoindre l'action
L'action collective portée par Wejustice rassemble déjà des centaines d'éleveurs et de citoyens solidaires. L'objectif est triple : obtenir la suspension de l'abattage systématique devant le Conseil d'État, exiger l'adoption d'un protocole vaccinal aligné sur les recommandations européennes, et obtenir une indemnisation juste pour les éleveurs déjà touchés.
Que vous soyez éleveur directement concerné ou citoyen attaché à une agriculture respectueuse du vivant, signez l'action sur Wejustice. Chaque signature compte dans la balance juridique. L'abattage massif n'est pas une fatalité : la science offre une alternative, et le droit doit la suivre.
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